Bois de Campêche

Logwood

On dirait qu’il saigne, cet arbre, comme les conquistadors ont fait saigner l’Amérique… Voici San Francisco de Campeche : port sur le Golfe du Mexique, ancien site Maya, conquis par Montejo, fortifié au 17e siècle pour protéger la ville des pirates, désormais inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. De là vient le bois éponyme, qui permit l’essor du Yucatan, avant que d’autres ressources n’émergent : aujourd’hui pétrole et crevettes… Ce bois-ci, les Mayas l’appelaient « ek », signifiant « noir ». Ils l’utilisaient avec parcimonie pour des peintures de corps, quelques teintures de fils et vêtements – puis parcouraient des forêts debout. Les espagnols l’ont coupé, exploité, débité en bûches et exporté. Les corsaires anglais l’ont détourné via de singulières batailles. Les teinturiers européens s’en sont emparés : réduit en copeaux puis en poudre, une telle gamme issue d’une seule composante – c’était du jamais vu ! Et le campêche tombait à pic pour créer les plus beaux noirs, en vogue chez les puritains, traversant les siècles, bourgeois et autres romantiques jusqu’au 19e – toujours de mise dans les soirées mondaines. Vertigineuse, n’est-ce pas, la profondeur des couleurs?

Text: Odile Cornuz
Illustration: Anne-Marie Lendi